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Nigeria. Le règne de l’impunité dont jouit la Brigade spéciale de répression des vols tourne en dérision la loi contre la torture

  • De très nombreuses personnes torturées par une unité de police de sinistre réputation, même après l’adoption de la loi contre la torture
  • Les hommes jeunes et pauvres sont les plus exposés au risque d’être arrêtés, torturés et victimes d’exécutions extrajudiciaires
  • Les tentatives avortées de réformer la Brigade spéciale de répression des vols (SARS) perpétuent le cercle vicieux des violations des droits humains

Les autorités nigérianes n’ont pas poursuivi en justice un seul membre de la Brigade spéciale de répression des vols (SARS), de sinistre réputation, en dépit de la Loi contre la torture adoptée en 2017 et des preuves attestant que ses membres continuent de recourir à la torture et à d’autres mauvais traitements pour exécuter et punir des suspects, et leur extorquer des informations, a déclaré Amnesty International le 26 juin 2020.

Dans un nouveau rapport intitulé Time to End Impunity, Amnesty International a recensé pas moins de 82 cas de torture, de mauvais traitements et d’exécutions extrajudiciaires imputables à la SARS entre janvier 2017 et mai 2020. Les victimes de cette unité de police, mise en place pour lutter contre les crimes violents, sont majoritairement des hommes âgés de 18 à 35 ans, issus de milieux défavorisés et de groupes vulnérables de la population.

« L’incapacité des autorités nigérianes à faire barrage aux violations des droits humains commises par la Brigade spéciale de répression des vols et à traduire un seul de ses membres en justice est choquante et inacceptable. Les Nigérian·e·s sont révoltés par les violations systémiques que cette unité commet en toute impunité, a déclaré Osai Ojigho, directrice d’Amnesty International Nigeria.

« Le recours systémique à la torture et aux mauvais traitements par des agents de la SARS aux fins d’enquête policière et l’existence des salles de torture au sein des services de police témoignent d’un mépris absolu pour le droit international relatif aux droits humains et les normes en la matière. »

L’enquête d’Amnesty International révèle que les personnes détenues par la SARS subissent couramment des violences, malgré la loi contre la torture de 2017. Bien souvent, Amnesty International a pu constater la présence de cicatrices, de contusions et de sang séché sur les dépouilles des victimes. La plupart ont été frappées à coups de bâtons et de machettes et privées de soins médicaux.

En outre, les conclusions de ce rapport montrent que ces terribles violations des droits humains ont été commises sous la supervision de policiers de haut rang.

Actes de torture et mauvais traitements généralisés

La torture et les mauvais traitements demeurent une pratique répandue dans le cadre des opérations quotidiennes de la SARS et dans ses centres de détention.

En mars 2017, Miracle, 23 ans, accusé du vol d’un ordinateur portable, a été arrêté et détenu par des policiers de la SARS à Neni, dans l’État d’Anambra, dans le sud-est du Nigeria. Il a été torturé et à peine nourri pendant les 40 jours qu’a duré sa détention, avant d’être inculpé et traduit devant un tribunal.

« …Leur chef leur a ordonné d’aller me suspendre. Ils m’ont emmené à l’arrière de la salle et m’ont attaché avec des cordes. Ils ont ensuite utilisé toutes sortes d’objets pour me frapper, notamment des machettes et des bâtons, m’infligeant toutes sortes de blessures. L’un des policiers s’est servi d’un pot d’échappement pour me cogner les dents, qui se sont brisées. Ils m’ont laissé là, suspendu, pendant plus de trois heures… »

En octobre 2018, Sunday Bang, boxeur amateur de 24 ans, a été arrêté chez lui, à Abuja, par des policiers de la SARS et a été accusé de vol qualifié. Maintenu en détention pendant cinq semaines, sans pouvoir communiquer avec sa famille et ses avocats, ni recevoir de soins médicaux, il n’a pas été déféré au tribunal. Pendant sa détention aux mains de la SARS, il a subi des fractures osseuses et d’autres blessures dues à la torture et aux mauvais traitements.

« Aucune circonstance ne saurait justifier la torture. Dans de nombreux cas, les victimes sont pauvres et fragiles, des cibles faciles pour les responsables de l’application des lois dont la responsabilité est pourtant de les protéger », a déclaré Osai Ojigho.

De l’extorsion au vol d’argent et de bien

Au Nigeria, les policiers de la SARS se servent de leur devoir de protection envers les citoyen·ne·s pour extorquer et voler de l’argent, des biens et d’autres objets de valeur appartenant aux suspects et à leurs familles. Depuis 2016, Amnesty International a recensé 15 cas dans lesquels des policiers ont arbitrairement saisi les biens des suspects.

Les jeunes entre 17 et 30 ans sont les plus exposés au risque d’être arrêtés, torturés ou victimes d’extorsion aux mains de la Brigade spéciale de répression des vols. Ils sont souvent accusés d’être des escrocs sur Internet ou des auteurs de vol à main armée. Les hommes jeunes, portant des dreadlocks, des jeans déchirés et des tatouages, et possédant des voitures tape-à-l’œil et des gadgets onéreux sont fréquemment pris pour cibles.

Souvent, ils sont arrêtés illégalement au cours de descentes effectuées dans des salles de télévision publiques, des bars et des complexes sportifs. Ils sont placés en détention et contraints de payer des pots-de-vin très élevés pour assurer leur libération. Ceux qui ne peuvent pas payer subissent torture et mauvais traitements.

Impunité

D’après les recherches d’Amnesty International, aucun policier de la SARS n’a été amené à rendre des comptes pour les violations des droits humains recensées dans ce rapport. À trois reprises, l’organisation a écrit à l’inspecteur général de la police pour lui demander quelles mesures avaient été prises afin d’enquêter sur les affaires mises en avant dans ce document, mais elle n’a pas reçu la moindre réponse.

De nombreuses victimes de la SARS se heurtent à divers obstacles et, parfois, à l’opposition concertée des autorités de police lorsqu’elles cherchent à obtenir justice ; leur vie notamment est menacée.

Malgré les promesses répétées des gouvernements successifs de réformer les forces de police nigérianes et l’annonce de l’inspecteur général de la police le 14 août 2018 concernant la « restructuration immédiate de la Brigade spéciale de répression des vols », les violations flagrantes des droits humains, l’inefficacité et le mépris à l’égard des droits fondamentaux demeurent monnaie courante au sein de la brigade.

« L’impunité laisse croire aux tortionnaires qu’ils peuvent s’en sortir tranquilles. Elle prive les victimes et leurs familles du droit de connaître la vérité, du droit de voir la justice rendue et du droit d’obtenir réparation, a déclaré Osai Ojigho.

« Les autorités nigérianes ne doivent pas se contenter d’une simple rhétorique de façade si elles veulent vraiment réformer les services de police, et particulièrement la SARS. Ces réformes doivent se concrétiser par le fait de poursuivre en justice les policiers soupçonnés de torture, d’éradiquer la torture, les détentions illégales, les extorsions, les exécutions extrajudiciaires et les violations des droits humains dont chacun sait que les membres de la SARS se rendent responsables au Nigeria. »

Complément d’information

En septembre 2016, Amnesty International a publié un rapport intitulé ‘You have signed your death warrant’ : Torture and other ill-treatment in the Special Anti-Robbery Squad, qui répertoriait les atteintes aux droits humains flagrantes commises par la Brigade spéciale de répression des vols (SARS), notamment la torture et les autres formes de mauvais traitements. Bien que les autorités nigérianes aient assuré que la SARS serait réformée, comme le rappelait le document, cette unité continuait de perpétrer des atrocités.