Soudan. Les civil·e·s d’El Fasher sont victimes d’homicides illégaux, de privation de liberté et de torture, un an après la prise de la ville par les FAR – nouveaux témoignages

© Ebrahim Hamid / AFP via Getty Images

Soudan. Les civil·e·s d’El Fasher sont victimes d’homicides illégaux, de privation de liberté et de torture, un an après la prise de la ville par les FAR – nouveaux témoignages

  • Surveillance et arrestations sont monnaie courante dans la ville
  • L’aide humanitaire étant limitée, le risque de malnutrition infantile reste élevé.
  • « Une peur omniprésente pèse actuellement sur El Fasher » – Agnès Callamard

Les civil·e·s d’El Fasher, dans le Darfour septentrional, au Soudan, continuent à subir détentions, actes de torture et accès limité à l’aide humanitaire, un an après que les Forces d’appui rapide (FAR) ont pris la ville et commis des violences contre les civil·e·s, a déclaré Amnesty International vendredi 23 octobre.

Dans de nouveaux témoignages, des résident·e·s ayant récemment fui la ville ont dit à Amnesty International que des écoles ont été transformées en centres de détention, que leurs allées et venues étaient strictement contrôlées, et que les homicides illégaux étaient monnaie courante.

Selon des chiffres recueillis par des organisations humanitaires travaillant dans la ville, moins de 70 000 personnes sont présentes à El Fasher, contre plus d’un million avant la guerre. L’accès humanitaire reste limité, et les personnels humanitaires et autres civil·e·s dans la ville sont constamment sous surveillance ou suivis. Le risque de détentions arbitraires, pour les civil·e·s et les travailleur·euses humanitaires, reste extrêmement élevé.

« L’affirmation des FAR selon laquelle les civil·e·s peuvent retourner à El Fasher en toute sécurité, après les terribles massacres ayant eu lieu il y a un an, ne pourrait être plus éloignée de la vérité », a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International.

« Une peur omniprésente pèse actuellement sur El Fasher. Des hommes et des femmes vivent sous la surveillance constante des FAR, et sous la menace persistante de l’incarcération, la torture et la mort.

« Un an après la prise d’El Fasher par les FAR, la communauté internationale s’est abstenue d’adopter les mesures nécessaires pour faire face à la situation désespérée des civil·e·s tandis que le conflit fait rage. Rares sont les auteurs de violations commises dans le Darfour septentrional ayant été amenés à rendre des comptes. Les négociations vers un cessez-le-feu ont été timides, et Amnesty International n’a connaissance d’aucune tentative diplomatique d’établissement d’une force internationale qui protègerait les civil·e·s de manière significative.

« Surtout, les Émirats arabes unis continuent à soutenir les FAR, tandis que les gouvernements ayant l’influence requise se sont largement gardés de nommer et de dénoncer leur rôle ou de leur demander des comptes.

« Faute d’un cessez-le-feu, d’établissement des responsabilités, et d’une force de protection, les civil·e·s continueront à souffrir à El Fasher et à travers le Soudan. Les Forces armées soudanaises se sont systématiquement opposées à l’extension d’un embargo sur les armes et à un cessez-le-feu, continuant à croire qu’une « solution » militaire au conflit reste possible, mettant ainsi de côté la souffrance de la population soudanaise. »

En août et septembre 2026, Amnesty International a recueilli les propos de 25 civil·e·s, parmi lesquels 19 résident·e·s et six travailleur·euses humanitaires, concernant la situation d’El Fasher. Parmi les résident·e·s, 15 ont quitté El Fasher entre juillet et août 2026, et un se trouvait encore dans la ville ; les trois autres avaient fui plus tôt.

Le 9 octobre, Amnesty International a écrit aux FAR au sujet des informations recueillies. Au moment de la publication du présent document, l’organisation n’avait pas reçu de réponse.

En juillet 2026, Amnesty International a diffusé un rapport de grande ampleur décrivant les crimes contre l’humanité et le nettoyage ethnique commis durant leur campagne visant à saisir El Fasher, et montrant que certains groupes ethniques, tels que les Zaghawas, étaient particulièrement pris pour cible. L’organisation continue à recenser des violations flagrantes commises par les deux parties au conflit au Soudan, notamment à El Obeid, dans le Kordofan du Nord, ainsi que dans les États du Kordofan du Sud et du Nil Bleu.

Détention, torture et homicides illégaux en prison

Sur les 19 résident·e·s interrogés, 17 avaient été placés en détention par les FAR. La plupart de ces personnes avaient été arrêtées lorsque les FAR se sont emparées de la ville, tandis que d’autres avaient été appréhendées lorsqu’elles étaient revenues chercher des effets personnels à leur domicile ou pour retrouver des proches manquant à l’appel. Elles ont toutes été maintenues en captivité pendant des mois. Plusieurs d’entre elles ont remarqué que des personnes appartenant à certains groupes ethniques particuliers, notamment les Zaghawas et les Masalits, risquaient davantage d’être arrêtées et victimes de violences.

La plupart des hommes ont été placés dans des centres de détention ou des prisons, où ils ont été témoins d’homicides illégaux, ont subi des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements, et ne recevaient qu’une quantité minimale d’eau et de nourriture. Ils ont été relâchés uniquement après que leur famille a payé une rançon, ou ont dû s’échapper.

Modathir*, Zaghawa de 29 ans, a été détenu à la prison de Shala. Il était régulièrement roué de coups et a été témoin d’homicides illégaux. Il a déclaré à Amnesty International : « La torture est une caractéristique constante de la détention [aux mains des FAR]. Ils ont exécuté des gens qui essayaient de les regarder […] Si vous dormez beaucoup, ils n’aiment pas ça, vous risquez d’être exécuté. Ils demandent : « Tu veux te reposer ? On va te faire dormir pour de bon. » » En juillet 2026, Modathir s’est échappé, fuyant de maison en maison afin de se mettre en sécurité.

Mamoun*, Zaghawa de 33 ans, a également été détenu à la prison de Shala jusqu’en juillet 2026. Il a dit avoir vu les FAR ouvrir le feu sur des détenus, et avoir été témoin de la mort d’un homme dont le diabète n’était pas soigné, que les FAR ont refusé d’aider. Mamoun était régulièrement frappé, et a déclaré : « Ils sortent des gens [de la cellule] au hasard, vous accusent d’être avec les forces conjointes ou l’armée […] Et ils vous frappent jusqu’à ce que vous perdiez connaissance […] Parfois, ils me passaient à tabac quatre fois par jours […] Tout dépend de leur humeur. » Mamoun a fini par être remis en liberté après que sa famille a payé une rançon.

Le versement d’une rançon ne garantit pas toujours une libération. Musa*, Zaghawa de 23 ans, a déclaré que lui et son père avaient été arrêtés à l’hôpital pour enfants d’El Fasher en octobre 2025. Ils ont été relâchés plus d’un mois plus tard, après le paiement de leur rançon. Cependant, Musa a déclaré qu’au lieu de les autoriser à quitter la ville, les FAR les ont emmenés dans une maison sous leur garde et les y ont maintenus jusqu’en mai 2026, quand ils ont pu s’échapper.

Musa et son père ont été forcés à travailler pour les FAR, notamment à ramasser des cadavres, et ont parfois été contraints à s’exprimer devant une caméra pour dire que la ville était habitable, encourageant la population à revenir. Il a déclaré : « Ils nous faisaient faire le tour de la ville et nous ordonnaient de dire [à quel point] El Fasher est une bonne ville et un lieu sûr. »

Détention dans des écoles

Des femmes, des enfants et des hommes âgés ou blessés ont été détenus dans des écoles devenues des centres de détention de fait. Ils ont décrit un niveau élevé de malnutrition, notamment chez leurs propres enfants.

Amnesty International a recueilli les propos de neuf personnes ayant été détenues par les FAR dans des écoles. Elles avaient un accès extrêmement limité à la nourriture et à des soins de santé ; plusieurs femmes ont indiqué que leurs enfants avaient commencé à souffrir de malnutrition durant leur détention sur place. Toutes ces personnes avaient été remises en liberté ou étaient parvenues à s’échapper avant juillet ou août 2026.

Haram*, une femme zaghawa âgée de 45 ans, et ses jeunes enfants étaient détenus dans une école du quartier de Daraja Oula. Elle a déclaré à Amnesty International : « [Les FAR] injuriaient les gens […] Les Zaghawas étaient frappés, [les FAR] sélectionnaient [des gens] au hasard et les rouaient de coups. Ils disaient que nous étions des femmes falangayaat [insulte dont la signification se rapproche d’esclavage ou de servitude]. »

Hadia*, femme gimir de 30 ans, dont l’époux a été visé par les tirs des FAR durant leur capture à El Fasher, a été détenue dans une école avec ses enfants, aux côtés de centaines d’autres femmes et enfants. Les FAR leur donnaient très peu de nourriture et d’eau.

La malnutrition a empêché Hadia de produire suffisamment de lait pour son plus jeune enfant, qui avait 18 mois. Quand elle a fini par s’échapper et a atteint Tawila en août 2026, il a été établi que ses trois enfants souffraient de malnutrition ; l’un d’entre eux a été hospitalisé. Hadia a déclaré à Amnesty International : « Mes enfants étaient très maigres et affaiblis. »

Des images satellites montrent le centre de détention de Mina al-Bari, situé à la périphérie d’El Fasher.

Aloya*, une femme zaghawa de 54 ans, a passé plusieurs mois en détention dans une école. Elle craignait que l’on découvre qu’elle était zaghawa et elle n’a jamais parlé sa langue lorsqu’elle était sur place. Elle a déclaré : « Quatre ou cinq personnes mouraient chaque jour […] surtout à cause du manque de nourriture. »

Hatim*, un homme berti âgé de 38 ans présentant une grave blessure à la mâchoire causée par des éclats de métal, a été arrêté par les FAR alors qu’il était revenu à El Fasher pour chercher des effets personnels à son domicile au printemps 2026. Il a été emmené dans une école, où il a été incarcéré pendant environ quatre mois avec quelque 300 personnes, des femmes pour la plupart. Il a déclaré à Amnesty International : « On ne pouvait pas se déplacer librement, il fallait rester là […] [Les FAR] m’ont frappé les deux fois où j’ai essayé de m’enfuir […] notamment sur mes blessures. » À la troisième tentative, Hatim a pu s’échapper.

Amnesty International a analysé des images satellite des lieux de détention situés dans des écoles entre octobre 2025 et septembre 2026. Si plusieurs sites donnaient à voir des signes d’activité humaine au cours des mois précédents, au mois de septembre 2026 l’activité quotidienne était réduite, ce qui conduit à penser qu’il est possible que ces lieux de détention aient été fermés. La prison de Shala et le centre de détention de Mina al Bari, autre lieu où des résident·e·s étaient enfermés, montraient encore des signes d’activité.

« Tout le monde est terrorisé » : La surveillance exercée par les FAR et l’accès humanitaire limité

Des résident·e·s d’El Fasher ont déclaré à Amnesty International que si un petit nombre d’organisations humanitaires étaient de nouveau présentes dans la ville depuis septembre 2026, les FAR suivent de près leurs mouvements et empêchent les résident·e·s de leur parler librement.

Un résident revenu à El Fasher en juin 2026 a dit à Amnesty International : « Le El Fasher que je connaissais n’existe plus, c’est une ville complètement détruite. Les infrastructures publiques, les écoles, les institutions gouvernementales, les hôpitaux, sont tous détruits […] On avait l’impression que tout le monde était surveillé de très près, ils ne laissent aux travailleurs humanitaires aucun espace pour parler en privé […] Tout le monde est terrorisé. »

Une autre personne a déclaré : « L’accès [humanitaire] n’est pas complètement bloqué, mais […] quand les organisations mettent en place des activités, [les FAR] effectuent un suivi de leur déroulement […] Il n’y a pas d’images, pas d’entretiens, pas la moindre interaction. »

Des travailleurs humanitaires ont fait état de leurs inquiétudes au sujet de la malnutrition, en particulier car les récoltes n’ont pas été bonnes. Selon une évaluation officielle, il est très probable qu’une famine de niveau 5 du cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, le niveau le plus élevé, ait lieu dans le Darfour septentrional, notamment à El Fasher, dans les mois à venir.

Members of the pro-Sudanese army popular resistance group gather for a rally supporting the army position in Darfur, Kordofan, and the Blue Nile State, in the Karary district of Omdurman, the twin-city of Sudan’s capital, on June 30, 2026. The Sudanese army said it had retaken Kulbus, a strategic town near the Chadian border, in what appeared to be its biggest battlefield gain in western Darfur since the fall of El-Fasher last year. The Rapid Support Forces, at war with the army since April 2023, consolidated control over most of Darfur after capturing El-Fasher, the military’s final stronghold in the region. (Photo by Ebrahim HAMID / AFP via Getty Images)

Travail forcé

Femmes et hommes ont été soumis au travail forcé, et ont notamment dû ramasser les cadavres et déblayer les décombres dans les rues d’El Fasher, ou cuisiner et faire le ménage pour les FAR sans être payés.

Misbah*, homme zaghawa de 32 ans, a été arrêté par les FAR en octobre 2025. Il a été amené dans une maison du quartier de Daraja Oula, où il a été forcé à faire la cuisine et le ménage pour des membres des FAR. Il était ligoté et très peu nourri. Il a dit qu’on le frappait tous les jours, et a déclaré : « Je n’aurais jamais pensé que j’allais survivre. »

Les FAR devraient immédiatement relâcher l’ensemble des personnes ayant fait l’objet d’une arrestation arbitraire, et mettre fin à la torture et aux homicides illégaux en détention et ailleurs. Le recours au travail forcé, qui est interdit par le droit international, doit également cesser.

Amnesty International demande une nouvelle fois un cessez-le-feu immédiat au Soudan, ainsi qu’un déploiement de toute urgence d’une force internationale pour protéger les civil·e·s. Tous les pays doivent également cesser immédiatement de fournir des armes et des munitions à toutes les parties au conflit au Soudan. En particulier, les pays doivent s’abstenir d’effectuer des transferts d’armes vers les Émirats arabes unis, jusqu’à ce que ceux-ci arrêtent de fournir des armes aux FAR, ce qui constitue une violation de l’embargo des Nations unies concernant le Darfour. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit par ailleurs élargir au reste du pays l’embargo actuel sur les armes concernant le Darfour.