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Myanmar. Le kérosène utilisé pour mener des frappes aériennes meurtrières est acheminé à bord de « navires fantômes » qui seraient liés à l’Iran

  • L’armée du Myanmar fait appel à une « flotte fantôme » pour importer du kérosène ; des éléments de preuve révèlent des liens avec l’Iran
  • 2025 est l’année la plus meurtrière jamais enregistrée en termes d’attaques militaires aériennes
  • 2025 est l’année record en termes de carburant d’aviation importé, depuis le coup d’État militaire en 2021

Le carburant d’aviation utilisé par l’armée du Myanmar pour mener des frappes aériennes meurtrières contre des civil·e·s continue d’entrer dans le pays via une chaîne d’approvisionnement opaque qui n’est « plus sous contrôle », cinq ans après l’arrivée au pouvoir de la junte, révèle une nouvelle enquête réalisée par Amnesty International.

D’après l’analyse effectuée par Amnesty International des données commerciales, satellitaires, de transport maritime et des autorités portuaires, l’armée birmane adopte des méthodes visant à contourner les sanctions en s’inspirant de pays comme la Russie, l’Iran et la Corée du Nord : elle importe du kérosène à bord de « navires fantômes » qui désactivent leurs radars AIS (système d’identification automatique) afin d’échapper à toute détection.

Avec ce type de méthodes, il est quasi impossible d’identifier le fournisseur. Cependant, Amnesty International a tracé plusieurs cargaisons de carburant d’aviation arrivées au Myanmar depuis juillet 2024, notamment à bord de deux navires faisant l’objet de sanctions américaines et ayant déjà exporté du carburant depuis l’Iran. Selon Kpler, plateforme d’intelligence des données spécialisée dans les matières premières qui suit les flux mondiaux de carburants et d’autres marchandises, toutes les livraisons effectuées par ces deux navires proviendraient d’Iran, tandis que les images satellites examinées par Amnesty International mettent en évidence des liens probables avec l’Iran.

Il est à noter que, selon les données de l’Autorité portuaire du Myanmar, au moins 109 604 tonnes de carburant d’aviation ont été importées au Myanmar en 2025, ce qui représente une augmentation de 69 % par rapport à 2024 et la quantité la plus élevée depuis le coup d’État, malgré les sanctions censées empêcher l’acheminement de ce carburant dans le pays.

« Cinq ans après le coup d’État, notre analyse démontre que la junte birmane continue d’esquiver les sanctions et trouve de nouveaux moyens d’importer le kérosène dont elle se sert pour bombarder sa population civile ; 2025 fut l’année la plus meurtrière enregistrée en termes d’attaques aériennes depuis que la junte s’est emparée du pouvoir en 2021, a déclaré Montse Ferrer, directrice régionale pour la recherche à Amnesty International.

« Alors que les livraisons de carburant d’aviation vers le pays augmentent en dépit des sanctions et de la recrudescence avérée des attaques aériennes contre les civil·e·s, la communauté internationale doit faire davantage pour empêcher les entreprises et les gouvernements de favoriser une chaîne d’approvisionnement de plus en plus dévoyée. Chaque jour d’inaction coûte des vies. »

Des navires fantômes transportent des cargaisons mortelles vers le Myanmar

L’enquête d’Amnesty International a confirmé la livraison d’au moins neuf cargaisons distinctes de carburant d’aviation au Myanmar à bord de quatre navires entre mi-2024 et fin 2025, tout en dévoilant de grands changements dans les schémas de transport afin de les faire entrer dans le pays au cours de cette période.

L’un de ces changements majeurs consiste à importer le carburant à bord de « navires fantômes » qui désactivent leur système d’identification automatique (AIS ) pendant le chargement et/ou le déchargement – une pratique également appelée « navigation furtive » – et, dans certains cas, transmettent délibérément des positions fausses ou manipulées afin de dissimuler l’emplacement réel du navire (une pratique appelée « spoofing »).

En outre, ces navires peuvent changer plusieurs fois de nom, de pavillon ou de propriétaire, et chargent souvent le carburant par transbordement navire-navire, plutôt que dans les ports et les terminaux.

Face à de telles méthodes, il est extrêmement compliqué de suivre les expéditions et de tracer les fournisseurs. Cependant, Amnesty International a confirmé l’importation de carburant d’aviation au Myanmar à bord de ces quatre navires depuis mi-2024 :

  • le HUITONG 78 (IMO 9646479, désormais rebaptisé BARAAWE 1) – ce navire battant pavillon chinois a livré une cargaison en juillet 2024, faisant suite à au moins neuf autres livraisons en 2023/2024. Le 12 juillet, il a accosté au terminal pétrolier de Myan Oil à Yangon, tandis que son système radar AIS était vraisemblablement désactivé. D’après l’analyse des données radar et des images satellite, le chargement a probablement eu lieu dans la zone d’ancrage au large de Fujairah, aux Émirats arabes unis, zone offshore dédiée à l’avitaillement, aux transbordements d’hydrocarbures navire-navire et autres services maritimes, où le HUITONG 78 a été aperçu entre le 13 et le 26 juin 2024.
  • le YONG SHENG 56 (IMO 9657507, désormais rebaptisé LS MERCURY) – ce navire battant pavillon chinois a transporté une cargaison les 30 et 31 juillet 2024. Tout comme pour le HUITONG 78, les données du système AIS indiquent que le YONG SHENG 56 se trouvait dans la zone d’ancrage au large de Fujairah, aux Émirats arabes unis, entre le 15 et le 29 juin, avant de naviguer vers le Myanmar pour décharger.
  • le REEF (IMO 9263382, anciennement le BALTIC HORIZON) – ce navire battant pavillon guinéen a livré des cargaisons en octobre 2024, juillet 2025 et octobre 2025. Bien que les données de son système AIS le localisent au large des côtes du Koweït puis des Émirats arabes unis au moment présumé du déchargement, ces éléments contredisent d’autres informations vérifiées, dont des images satellite, analysées par le Laboratoire de preuves du programme Réaction aux crises d’Amnesty International, qui le situent, avec un degré de certitude élevé, à Bandar Abbas, dans la province du Hormozgan, en Iran, en septembre 2025. Au cours de la même période, les données du système AIS du navire indiquent des mouvements anormaux, de forme géométrique « rectangulaire », à plus de 750 km du port de Bandar Abbas, où aucun navire de taille similaire au REEF n’était présent. Ce qui ne correspond pas à une navigation normale et pointe du doigt une manipulation ou une falsification de ces données.
  • le NOBLE (IMO 9162928, anciennement ASTRA) – ce navire battant pavillon guinéen a effectué quatre livraisons entre janvier et juin 2025. Les données du système AIS et les images satellite confirment qu’il a mouillé à la zone d’ancrage offshore de Fujairah, aux Émirats arabes unis, avant de se rendre au Myanmar où il a éteint son radar AIS. Cependant, lors d’au moins une livraison, l’imagerie satellite a repéré le NOBLE à Bandar Abbas, dans la province du Hormozgan, en Iran, après son passage dans la zone d’ancrage offshore de Fujairah et avant son arrivée au Myanmar (livraison de juin 2025).

Amnesty International n’a pas été en mesure de confirmer l’identité des fournisseurs ni l’origine du carburant d’aviation, mais plusieurs éléments laissent supposer un lien avec l’Iran.

Selon le Bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC) des États-Unis, il est établi que le NOBLE et le REEF ont tous deux déjà transporté du carburant soumis à des sanctions depuis l’Iran, et les deux navires ont été aperçus au port iranien de Bandar Abbas au cours des 13 derniers mois. De plus, l’entreprise Kpler a émis comme hypothèse, en s’appuyant sur les données du système AIS, les images satellites, les informations douanières et d’autres sources, que toutes les cargaisons du NOBLE et du REEF provenaient d’Iran.

Enfin, les navires concernés présentent des comportements caractéristiques des pétroliers de la « flotte fantôme », notamment des lacunes dans les données AIS, des trajectoires anormales ou des falsifications, et des transbordements navire-navire opaques, qui illustrent les méthodes couramment utilisées par les pétroliers transportant du carburant soumis à des sanctions depuis l’Iran.

Complément d’information

Depuis le coup d’État militaire au Myanmar en février 2021, Amnesty International a documenté l’existence d’une chaîne d’approvisionnement pérenne et en constante évolution qui permet à l’armée birmane de se procurer du carburant d’aviation employé dans le cadre de frappes aériennes illégales contre des civil·e·s. Aussi Amnesty demande-t-elle l’interdiction de ce carburant et le retrait de toutes les entreprises impliquées dans la chaîne d’approvisionnement afin d’éviter de nouvelles victimes civiles. Son rapport intitulé Deadly Cargo (Cargaison mortelle), publié en collaboration avec Justice for Myanmar en novembre 2022, révélait que des multinationales basées à Singapour et en Thaïlande étaient associées à la chaîne d’approvisionnement fournissant du carburant d’aviation Jet A-1 au Myanmar.

À la suite des sanctions adoptées en 2023 visant certaines parties de la chaîne d’approvisionnement en carburant pour avions, l’analyse réalisée en janvier 2024 par Amnesty International et ses conclusions de juillet 2024 ont révélé des changements majeurs dans les méthodes employées. Les ventes directes ont diminué ; le carburant était acheté et revendu plusieurs fois afin d’en occulter l’origine. Au moins neuf cargaisons sont parvenues jusqu’au Myanmar en 2023 et début 2024, la plupart ayant transité via une unité de stockage au Viêt-Nam, ce qui atteste de tactiques délibérées visant à esquiver les sanctions.